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LA CRISE FAIT SALLE COMBLE

Mis en ligne par le 23 août, 2009 dans la rubrique Actualités, Societe. Vous pouvez suivre les reponses par RSS 2.0. Vous pouvez laisser une reponse.

Crise et cinémaC’est un phénomène bien connu des sociologues, la crise exacerbe l’envie de se divertir. Pour fuir l’atmosphère emplie de grisaille et de chômage, les gens se ruent sur tout ce qui leur permet de s’évader de leur quotidien, pour pas cher. Petit tour d’horizon des secteurs qui ont su tirer leur épingle du jeu.


Le premier grand vainqueur de ce début d’année est sans conteste le cinéma. Les salles obscures connaissent une montée en flèche de leur fréquentation depuis l’année dernière. Ce phénomène touche aussi bien l’Europe que les États-Unis et l’Asie du Sud-Est. Des blockbusters comme « Transformers« , « The Dark Knight » se sont taillé la part du lion, le deuxième volet de la nouvelle série des Batman franchissant même la barre symbolique du milliard de dollars de recettes en février 2009. En France, « Bienvenue chez les Ch’tis » a fait une razzia sur 20 millions d’entrées soit trois fois plus que son dauphin, « Astérix et Obélix aux jeux Olympiques » et ses 6 millions d’entrées. Après de tels records, on aurait pu penser que 2009 marquerait un certain ralentissement. Eh bien pas du tout ! L’année débute sur les chapeaux de roues. Les vampires de « Twilight« , chapitre 1 : Fascination ont déjà attiré 2,7 millions de spectateurs. Il sont néanmoins dépassés ou talonnés de près, avec respectivement 2,9 et 2,6 millions d’entrées, par la comédie romantique « LOL » avec Sophie Marceau et Volt, star malgré lui, le film d’animation des studios Disney. Pourquoi ce regain d’attrait pour le 7e art ?

Bienvenue chez les ch'tis

Bienvenue chez les ch'tis

Le sociologue du cinéma et des publics, par ailleurs président de l’université d’Avignon, Emmanuel Ethis, y voit un effet banal de la crise. Il relativise ainsi : « C’est un phénomène sociologique observé régulièrement en temps de crise. (…) Le premier à noter la convergence dans les salles avec l’état de l’économie a été le sociologue allemand Sigfried Kracauer en 1933. C’est un phénomène mondial. Le cinéma, par définition, est très ancré dans son époque et porte souvent aspirations et inquiétudes. C’est pourquoi il a toujours été jusqu’à aujourd’hui un vecteur essentiel pour être en prise avec son temps. C’est ce que viennent chercher les spectateurs au cinéma, et ce, plus fortement encore quand il existe un climat incertain dans notre société comme c’est le cas aujourd’hui. » Le cinéma comme antidépresseur ? Et pourquoi pas ?

L’actrice Carole Bouquet le dit : « Le cinéma est le meilleur antidépresseur. On sort de soi et de ses problèmes. Pour se laisser emporter dans un autre univers. » Elle avoue être accro : « Je peux enchaîner sans problème trois ou quatre séances d’affilée ! » La résurgence de films prônant et véhiculant de profondes valeurs sociales n’est pas étrangère non plus à ce mouvement. Les gens vont en effet au cinéma pour se rassurer, voir un monde meilleur que dans la vie réelle ou, au contraire, confronter leurs peurs les plus profondes… et espérer en rentrant qu’ils arriveront à les vaincre. C’est ce que confirme Emmanuel Ethis qui voit un trait commun à tous les succès récents : « Ce sont plutôt des films qui traitent des liens sociaux, du vivre ensemble avec ceux qui nous sont proches, « LOL », « Benjamin Button« , ou avec l’autre, au sens le plus large du mot, « Twilight« . Qu’ils soient drôles ou dramatiques, ces films mettent souvent en valeur notre humanité en questionnant systématiquement l’idée du vivre ensemble, ce que l’on avait vu s’exprimer plus tôt dans Les Ch’tis. »

« Le public a besoin de se rassurer en retrouvant les autres au sein d’un collectif fort, toutes origines sociales confondues. Le cinéma est le loisir qui permet le plus facilement de le faire. On va au cinéma pour s’interroger sur nos destins collectifs. »

Si le cinéma ne connaît pas la crise, il semble que le théâtre non plus comme le confiait récemment le comédien Patrick Chesnais : « En temps de morosité, les gens aiment bien se divertir et se retrouver entre eux…. Pendant la guerre, les théâtres étaient pleins ! » Les chiffres appuient ses déclarations. Gérard Lefèvre, directeur du théâtre d’Angoulême, annonçait en milieu de saison 2008 avoir vendu 42 000 places soit 4 000 de plus que pour toute la saison précédente.

LE BOOM DU THEATRE

Crise et théâtre

Son secret, il le dévoile volontiers : « Je veux aller chercher ceux qui ne viennent pas au théâtre. Je préfère faire venir 1 000 spectateurs à 10 euros que 500 à 20 euros et même si ne pas équilibrer les recettes d’un spectacle est la loi du genre, moi, je préfère me battre sur le prix d’achat des spectacles pour dégager des fonds sur la création de spectacles. » La qualité de la programmation n’est sans doute pas étrangère non plus au succès. Le « chef » Lefevre révèle sa recette : « Diriger une scène nationale, c’est un peu comme faire la cuisine. Il faut servir les artistes et le public en offrant des plats sucrés ou salés et d’autres à la fois sucrés et salés parce que c’est dans l’opposition des contraires que l’on construit le goût, que l’on éduque sans imposer. » Le SNDTP (Syndicat national des directeurs et tourneurs du théâtre privé), responsable en 2008, avec plus de 3,2 millions d’entrées, de près de 40 % des ventes de tickets en France, tempérait ces conclusions un brin trop optimistes par la voix de son président Georges Terrey. Il déclarait : « La crise est probablement devant nous et chacun va démontrer dans les mois qui viennent sa capacité d’adaptation. »

Crise et télévision

Il ne faut cependant pas s’y tromper, la grande gagnante de la grisaille ambiante sera bel et bien la télévision, le moins cher de tous les divertissements et surtout le passe-temps préféré des Français. Estelle Boutière, spécialiste pour Nouveau Paysage Audiovisuel Conseil, prédit : « Les gens vont consommer plus de télévision, pour trois raisons : parce qu’ils passeront plus de temps chez eux, que la télévision est gratuite, et qu’ils rechercheront le divertissement que la télévision peut leur apporter. La crise pourrait profiter à l’audience des chaînes gratuites. » Les bouquets satellites risquent de voir un ralentissement de leur croissance. Canal+ a annoncé un net recul de nouveaux abonnés cette année, 150 000 contre 300 000 l’an passé. Ce regain d’intérêt pour la télé aura aussi des conséquences sur la programmation, malheureusement peut-être pas de manière positive. Eh oui, les Star’ac, Recherche de la nouvelle star et autres Koh Lanta risquent de faire des émules… à bas prix. Car si les programmes de type survie sur une île déserte ou découverte de vedettes de la chanson nécessitent une logistique coûteuse, il n’en est pas de même pour certaines émissions au concept parfois farfelu, mais qui starifie pour un temps le spectateur lambda. Impossible d’y couper, comme l’explique Estelle Boutière : « (…) en période de crise, les gens veulent être divertis avant tout. La télé s’adaptera à cette volonté du public. Ensuite, la crise devrait se traduire par une baisse des investissements dans les programmes. Pour ce qui concerne le cinéma et les œuvres (fiction, documentaire, animation), les productions étant programmées sur le long terme, les effets ne se feront pas sentir immédiatement. En revanche, pour les programmes de “flux” (divertissement, jeux…) la tendance va être au recours à des productions moins coûteuses, donc moins étincelantes. »

BERNARD MURAT : « Une fréquentation sans engagement »

Théâtre Edouard VII à Paris, Bernard Murat, a mis en scène « Faisons un rêve* » de Sacha Guitry. Il interprète aux côtés de Pierre Arditi et de Clotilde Coureau, le rôle d’un mari trompé. La pièce, programmée pour 100 représentations, a fêté la 200e. La raison de ce succès en trois points. La pièce : « Il est difficile de donner une explication au succès d’une pièce, sinon il suffirait d’appliquer des recettes ! Cela dit, la pièce ayant d’abord été diffusée sur France 2, je crois que l’effet vu à la télé joue un rôle. Ensuite, Sacha Guitry séduit toujours le public, attiré également par les comédiens connus. »

Le théâtre :

« En temps de crise, les gens se tournent vers des choses qui se consomment sans engagement. Même si la culture a un prix, il est plus facile de dépenser pour une pièce, un film ou un livre, parce que c’est ponctuel, que de payer un abonnement à Canal+ ou de s’offrir quinze jours de vacances. »

Le rôle de la comédie :

« Dans un contexte où la parole est tellement sombre autour de soi, c’est salutaire de se retrouver dans un espace et un temps plus légers. Les gens ont besoin de se distraire et la comédie, en mettant en scène des personnes auxquelles on s’identifie tout en refusant que ce qui leur arrive nous arrive aussi, assure sa fonction cathartique. »

LE JEU VIDEO AU TOP

Crise et jeu vidéo

Un secteur où les productions ne peuvent pas s’accorder d’être moins brillantes, c’est celui du jeu vidéo. Les ventes ont connu une croissance de 20 % en 2008 pour un chiffre d’affaires global de l’ordre de 32 milliards de dollars, rognant un peu plus la part de marché des DVD et des Blu-Ray, en retrait de 6 %. La déferlante GTA IV, le titre qui s’est le mieux vendu en 2008 avec plus de 11 millions d’exemplaires, n’est que la partie visible de l’iceberg. Les jeux vidéo détiennent aujourd’hui plus de 53 % de parts de marché sur l’ensemble du secteur des divertissements à domicile (jeux vidéo, DVD et Blu-Ray). Cette proportion devrait s’élever aux alentours de 57 % à la fin de l’année selon des spécialistes. Les très bons chiffres de ventes de la console de jeux Wii sont aussi à l’origine de cette expansion impressionnante. Après le cinéma, la télé et les jeux vidéo, les gagnants de cette course au divertissement sont les parcs d’attractions. Astérix et Disneyland ont fait le plein de visiteurs en 2008 avec respectivement 11 % et 5,5 % d’entrées en plus. Cette tendance est partagée par des destinations de moindre envergure comme le Puy-du-Fou (+ 10 %) et le Futuroscope (+ 4 %). Normal, les parcs reviennent moins chers que des vacances « normales ». Les séjours se limitent en général à deux jours et les destinations sont plus proches, ce qui réduit nettement leurs coûts, surtout pour les familles nombreuses. Philippe Gas, président de la société qui gère Disneyland Paris, le concède : « Disneyland Paris est une bonne alternative aux voyages lointains, c’est une destination de courte durée facilement accessible pour les Européens. » Cette hausse de fréquentation s’est traduite par une réduction des pertes nettes de Disneyland Paris qui ont reculé de 38,4 à 2,8 millions d’euros.

Manuel Munz

Manuel Munz : « J’attends de voir »

Manuel Munz, producteur des Films du même nom, connu pour le succès de La Vérité si je mens, réalisé par Thomas Gilou, vient de sortir Envoyés très spéciaux, de Frédéric Auburtin, avec Gérard Lanvin et Gérard Jugnot.

« Le cinéma est une économie de l’offre. Tout dépend des films proposés. Les gens auraient davantage envie d’aller au cinéma et pas d’aller aussi plus au restaurant ? C’est possible, mais aussi plus compliqué que cela. En 2008, les entrées ont été boostées par le succès des Ch’tis. Cette année, au mois de mars, nous sommes en recul de 15 % par rapport à l’année dernière. Dans ce contexte de crise, nous avons envie que quelque chose marche alors on dit, “c’est le cinéma”. Mais le cinéma se consomme aussi en DVD et à la télévision. Alors que la vente de DVD est en chute libre, à cause de la piraterie, mais peut-être aussi à cause de la crise. Quant à la télévision, le public se raréfie et de fait, les chaînes ont moins de recettes publicitaires, elles préfèrent alors acheter des séries américaines. Le nombre de films en prime-time ne cesse de baisser. Enfin, en ce qui concerne la vente des films français à l’étranger, c’est la dégringolade. A part les films français produits par Luc Besson en langue anglaise, on n’exporte pas. Alors, avant de dire qu’il y a un engouement pour le cinéma et de faire une corrélation avec la crise, j’attends de voir. J’attends aussi de voir s’il y a une attente particulière pour les comédies avec Coco, Safari, OSS 117 et La Pre- mière Étoile. Slumdog millionnaire et La Légende de Benjamin Button, qui marchent bien en ce moment, ne sont pas des comédies ! »

L’ENVOLÉE DES PARCS A THÈMES :

Le vent a bien tourné pour les parcs à thèmes. Les gérants rivalisent de promotions. En général, étant donné que les escapades vers des parcs d’attractions se font à l’instigation des enfants et des adolescents, ces derniers bénéficient de réductions massives, quand ils ne paient tout simplement pas l’entrée ! Les directeurs des parcs d’attrac- tions seraient-ils devenus fous ? Non bien sûr, ils se rattrapent largement avec les goodies, les services annexes comme les repas ou le parking et avec les tickets des adultes qui accompagnent leurs enfants. Chez Disneyland par exemple, à partir du 4 avril, l’entrée et le séjour en hôtel seront gratuits pour les moins de 7 ans, et ce, jusqu’au 8 novembre ! Pour contre-attaquer, le parc Astérix vend, aussi à partir du 4 avril, des billets à prix discount disponibles exclusivement en ligne. Ces billets auront des dates fixes pour pallier les « trous » de basse saison.

Crise et parc d'attraction

Profusion de nouveautés Ce retour en force des parcs génère une surenchère dans l’innovation en termes de manèges et d’animations. EuropaPark, le plus grand parc à thème d’Allemagne, va lancer, à l’occasion de sa réouverture, un grand huit capable de propulser les visiteurs de 0 à 100 km/h en moins de 3 secondes. Disneyland prévoit de fêter en grande pompe les 80 ans de la création de Mickey Mouse avec pas moins de quatre nouveaux shows, dont un de marionnettes. Le Futuroscope annonce pour cet été un nouveau spectacle nocturne Le Mystère de la note bleue. Le succès grandissant des parcs d’attractions ne fait cependant pas que des heureux parce que celui-ci s’est construit au détriment des voyages à l’extérieur. En période de morosité, les vacances à l’étranger ont du plomb dans l’aile comme le confirme une analyse effectuée par le tour-opérateur GO Voyages. Entre janvier 2009 et 2008, globalement, les ventes sur les pays de la zone euro ont régressé. Pourtant, le bilan général n’est pas si négatif et les destinations « luxe », nécessitant généralement un vol long-courrier, ont parfois enregistré des hausses spectaculaires avec plus de 40 % sur Dubaï, 55 % sur l’île Maurice et même un record de 136 % sur la Polynésie française. De même, les pays dont la monnaie a baissé face à l’euro se sont trouvés naturellement avantagés. Sur les États-Unis par exemple, une hausse de 25 % des ventes a été constatée. Élémentaire ; avec un dollar à son plus bas niveau depuis l’avènement de la monnaie unique, les Frenchies exaucent leur vœu de conquête de l’Amérique. Et ce n’est rien comparé à la Grande-Bretagne (+ 75 %, la livre britannique est presque en parité avec l’euro), ou à l’Islande (+ 225 % ! du fait de la très forte dévalorisation de la couronne islandaise). Les pays de la zone euro payent à prix coûtant le contrecoup de cette hausse et il s’agit alors d’une véritable hécatombe : -22 % pour l’Allemagne, -20 % sur le Benelux, -18 % pour l’Italie et la Grèce. Ces résultats conservent néanmoins une note positive puisque, loin de s’arrêter de voyager pour faire des économies en tant de crise, les Français ont généralement préféré s’orienter vers des offres alternatives, plus rentables. Que retenir de tout cela sinon que la crise, malgré tout son pendant de ralentissement économique et de licenciements, offre tout de même de nombreuses opportunités ? Et si la crise était après tout, comme la jeunesse, simplement une question d’état d’esprit dont on peut finalement se départir à moindre coût ?

Serge Hayat : « 2009 sera une très bonne année »

Serge Hayat est président de Cinémage, important fonds d’investis- sement dans le cinéma. Il vient de créer la société People for cinema, à travers laquelle particuliers et internautes choisissent de soutenir un film grâce à une souscription.

« L’année 2008 a été une année record en termes de fréquentation des salles. Même si on ne tient pas compte des Ch’tis qui ont largement contribué au nombre d’entrées, 2008 reste une très bonne année. Il y a environ 600 films produits par an ; sur ces 600, il y a toujours de bons films qui font recette. En période de crise, le cinéma résiste bien. Si on observe les 30 dernières années, on constate que les différentes crises économiques n’affectent pas la fréquentation des salles. Il n’y a pas de corrélation entre les deux dans un sens négatif. Je dirais même le contraire : le cinéma reste malgré tout un loisir abordable. En période de crise, les gens ont besoin de se distraire pour pas cher. Je crois, à ce titre, que 2009 sera une très bonne année. »

23 août 2009

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