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Tendance Sociologie : Le diktat du paraître!

Mis en ligne par le 13 septembre, 2009 dans la rubrique Actualités, Art de vivre, Bien-être/Beauté, Tendance. Vous pouvez suivre les reponses par RSS 2.0. Vous pouvez laisser une reponse.

Leur image les obsède, les tyrannise. Elles en sont les victimes dociles et appliquées. Car, à leur yeux, l’apparence résume l’identité. Elles, c’est nous. A des degrés variés. Résultat du jugement instantané institué par notre société.

Par Emmanuelle Ducournau

« Aujourd'hui, ne pas considérer son image comme importante, c'est une dévalorisation de soi », confirme Marie Choquet, épidémiologiste à l'Inserm.

Elle voudrait avoir des yeux derrière la tête. Quand Anna marche dans la rue, c’est aux gens qui la voient de dos qu’elle pense. Tout le temps. Une obsession qui influe sur son port de tête, le balancé de ses épaules, la droiture de son allure, la cadence un rien chaloupée de sa démarche. C’est pour eux qu’elle marche. Pour ces autres, qu’elle ne connaît pas.Sortir dans la rue sans maquillage, pour Anna, c’est impensable. Comme pour beaucoup de femmes.

S’occuper de son image

le modèle d'un styliste italien

stylisme italien

« Le soin de l’apparence est une valeur sociale. On a du mal à y échapper, pointe Marie Choquet, épidémiologiste à l’Inserm. Ne pas considérer son image comme importante, c’est une dévalorisation de soi. La normalité c’est de s’en préoccuper. » Et cela commence très jeune. « Entre 15 et 19 ans, 30 % des filles se trouvent trop grosses et 20 % seulement s’estiment séduisantes », ajoute-t-elle.  Les affres de l’adolescence ?

Pas vraiment, puisque cela ne va pas en s’arrangeant avec l’âge. Quelque 41 % des Françaises auraient du mal à dire qu’elles sont belles, révèle une étude réalisée pour la marque Dove en 2004. Masochistes complaisantes ? Narcisses des temps modernes ? Peut-être un peu. Mais l’extrême sévérité du regard que les femmes portent sur leur apparence n’est pas sortie de nulle part.

Le jeunisme s’amplifie

un maquillage thaïlandais

stylisme coréen

Nous vivons dans une société et elle a sa part de responsabilité. Il a été prouvé, testing à l’appui, que dans notre pays « un obèse aura 30 % de chance de moins de se faire embaucher dans un centre d’appels, où le rapport avec la clientèle ne se fait que par téléphone ». C’est ce qu’a constaté Jean-François Amadieu, sociologue et directeur de l’Observatoire des discriminations, qui rappelle que « d’après ce que déclarent les Français, le tout premier motif de moquerie, c’est l’apparence ». Et les modalités de sa tyrannie sont protéiformes. « Le jeunisme ne cesse de prendre de l’ampleur, note le sociologue. Sur le marché de l’emploi, ce n’est plus à 50 ans qu’on est un senior, mais à 43 ! » Vous sentez monter la pression, là ? Eh bien, c’est le cas de tout le monde.
Selon une étude Sofres, 46 % des personnes interrogées estiment que l’apparence et la façon de se présenter jouent aujourd’hui un rôle beaucoup plus important dans le déroulement d’une carrière qu’il y a quelques années. Et 82 % estiment qu’entre deux candidats à compétences égales, l’employeur privilégiera celui qui s’habille le mieux. La façon de s’exprimer ne vient qu’en deuxième position.

L’incidence déterminante de l’apparence, Louise, 25 ans, l’a expérimentée de façon radicale. Sur le mode d’un avant/après quasi théâtral. Adolescente, elle portait des lunettes, cachait ses rondeurs dans des survêtements trop larges, avait les cheveux en bataille et un appareil dentaire. « Avant 14 ans, je n’avais pas conscience de mon corps. Il était comme annulé. Je passais mon temps avec des garçons, ils me considéraient comme un des leurs », raconte la jeune femme. Et en l’espace d’un été, Louise a troqué ses lunettes pour des lentilles, s’est fait ôter ses bagues dentaires et a eu une violente gastro-entérite qui l’a fait fondre de 10 kilos. « Au collège, les gens croyaient que j’étais nouvelle ! » se souvient-elle. Les conséquences de cette métamorphose ne se sont pas fait attendre. « J’ai enfin eu un petit copain. » La voilà initiée ainsi sans préavis aux vertus manifestes d’un physique flatteur. « Cela a été très dur de passer d’un extrême à l’autre. De laideron à canon. Je me suis pris en plein visage le pouvoir démesuré de l’aspect extérieur. Soudain, tout était facile pour moi. Les gens m’appréciaient sans que j’ai à faire d’effort. J’ai trouvé cela terriblement injuste. J’ai compris que si, avant, on ne m’aimait pas trop, c’était juste à cause de mon apparence. J’avais passé la moitié de ma vie à en faire fi, jouant sur l’humour ou le sens de la répartie, et je me suis rendu compte qu’il suffisait de ne pas être trop désagréable à regarder », observe Louise.

C’est cet événement qui a déclenché chez elle un extrême souci de l’apparence qu’elle ne nie pas. « J’ai aujourd’hui complètement admis le fait d’être jugée sur mon enveloppe, poursuit la jeune femme. Je sais ce que les gens pensent de moi au premier abord et j’en joue. J’ai l’air arrogante ; je mesure 1,80 m, mais je chausse des talons de 12 cm. Certains prennent cela comme une agression. Je sais quelle image je renvoie, donc j’ai un coup d’avance », ajoute-t-elle. Une légèreté sincère qui ne la prive pas d’une peur récurrente. « Comme je sais qu’on peut tout avoir en étant belle, j’ai peur de tout perdre si je me laisse aller. Mon poids, j’y pense tous les jours. J’ai très peur de grossir. Quand je me regarde dans la glace, c’est la validité de la place que j’ai réussi à acquérir qui est en jeu », avoue-t-elle.

Une angoisse entretenue par les exigences modernes. « Dans notre société de consommation, vous vous devez d’être maître de votre corps et de votre image puisque vous avez à votre disposition les produits pour le faire ; vous n’avez plus d’excuse », analyse Elisabeth Tissier-Desbordes, professeur de marketing, spécialiste des comportements de consommation. Culpabilisées, nous voilà fin prêtes à consommer. Rappelons qu’en France se vendent chaque jour 320 000 produits de soins pour le visage. Et dès 25 ans, on se jette sur l’antirides.

L’angoisse est là, palpable, et elle fait recette. Jusque sur le marché des jeux vidéo depuis que Nintendo a lancé sa Wii, pour nous aider à garder la forme. Et cela confine à l’injonction. A fortiori quand notre corps se fait extension de nous-même. Plus seulement carte de visite, mais bien porteur de notre identité à part entière.

S’inventer chaque jour

L'apparence des gens permet souvent de les classer. Bourgeoise, rockeuse, artiste... Et chaque pièce de la tenue affine l'identité concoctée. Ici, un ensemble Chanel.

« Puisqu’on s’inquiète davantage du regard de l’autre, le regard sur soi se fait plus exigeant, pointe le sociologue Patrick Baudry. Du coup, on veut définir le plus exactement possible sa propre image. C’est très tyrannique. A la fois, on se dissimule derrière un look très étudié, mais par le choix qu’on fait, on s’expose aussi beaucoup. »

L’apparence des gens permet souvent de les classer. Bourgeoise, rockeuse, artiste… Et chaque pièce de la tenue affine l’identité concoctée. Ici, un ensemble Chanel.

Chaque jour, s’inventer. Endosser le costume qui nous représentera le mieux. « Ainsi se définissent les différentes tribus, poursuit Patrick Baudry. Entre elles, se jouent des clivages très forts, puisque le style adopté représente des références culturelles et sociales. » L’apparence devient le grand classificateur. A ma droite, la bourgeoise sophistiquée ; à ma gauche, la rockeuse délurée. Entre les deux, une kyrielle de personnages tout aussi travaillés. Chaque pièce de la tenue affine l’identité concoctée. Un moi sur mesure. « C’est pourquoi, entendre son style critiqué est extrêmement douloureux », précise le sociologue. Pourtant le jugement – sa pratique amusée et sa crainte angoissée – fait désormais partie du jeu. « Jauger une fille sur son apparence, c’est un exercice auquel je m’adonne avec plaisir, avoue Chloé, 29 ans. J’aime décrypter le message envoyé. C’est souvent cohérent avec ce qu’elle est. J’aime y voir une originalité, qu’il y ait une réflexion derrière le vêtement porté. Si le style d’une fille me déplaît, je n’aurai pas envie de lui parler. Car sa tenue m’envoie le signal qu’on n’est pas dans le même univers. Je juge vite et assez durement. »

Cette pratique de la critique est favorisée par un environnement médiatique. « Passer une soirée devant une émission de télé-réalité où les gens sont jugés en une seconde procure une réelle jouissance au téléspectateur, c’est très rassurant sur un registre pervers, estime le psychanaliste Saverio Tomasella. Or cette promptitude à dénicher les défauts de l’autre développe des connexions neuronales, comme un muscle qui incite à appliquer ce jugement négatif et furtif à tout. Y compris contre soi-même. » Dans une société qui valorise la performance individuelle, « la mise en compétition des êtres est le résultat d’une inquiétude narcissique de plus en plus répandue », souligne la psychiatre Brigitte Remy.

La surenchère  de l’apparence

autre modèle italien

« Quand je sors, si je garde mes vêtements de la journée, je suis mal à l’aise, confie Louise, adepte assidue du Baron et autres lieux de nuit parisiens courus. Je préfère être à niveau par rapport aux autres. Car la surenchère est permanente. Il y a de plus en plus de filles de 17 ans vêtues comme des gravures de mode. C’est un milieu qui te donne l’impression d’être en retard si tu n’as pas le dernier it bag ou autre accessoire tendance. Il existe une ligne d’arrivée et il faut être le premier. » Une lutte accrue par le climat économique actuel. « Avec le sentiment d’insécurité lié à la crise, montrer une bonne image de soi devient d’autant plus important, signale Emma Fric, du bureau de tendance Peclers. Parce que le contexte est anxiogène, on a besoin d’exprimer sa singularité. De se différencier des autres pour exister. Et cela passe notamment par le code esthétique qu’on s’est choisi. » Un besoin de se singulariser augmenté par la surmédiatisation de l’individu. Lequel n’a de cesse de se mettre en scène.

Facebook, vous connaissez ? Le succès planétaire de ce site internet réside aussi dans sa capacité à figurer des modes de vie. La représentation n’est plus que vestimentaire, elle touche aussi à notre façon d’être. Il suffit de constater notre sentiment de trahison et d’humiliation lorsqu’on découvre, au petit matin, qu’une photo peu flatteuse de nous a été « taggée » – comprendre : sur laquelle notre nom a été apposé. Cette image de nous, bouche ouverte, regard tordu et pommette brillante n’entrant pas dans le cadre de notre campagne de communication personnelle, on a tôt fait de s’en « détagger » – d’y ôter notre patronyme. Non sans pleurer à l’idée du nombre « d’amis » auxquels le cliché a été exposé. « Lorsque que je parle à quelqu’un, je pense toujours à ce que l’autre voit de moi, confie Anna, 28 ans, bien consciente d’éradiquer ainsi toute spontanéité. Je déteste téléphoner dans le bus car je me demande ce que les gens autour vont penser. C’est lié à un fantasme de contrôle. Dans une conversation, je ne peux pas m’empêcher de tempérer mon discours tantôt d’un “tu vas me prendre pour l’intello de base”, tantôt d’un “oh, la fille, trop superficielle” après avoir dit un truc que je juge trop léger. Tout cela pour désamorcer ce que je crains que l’autre ne pense. Je suis prisonnière de ce vertige-là, de ce double langage. » Et ce, au détriment d’une rencontre sincère, reconnaît-elle bien volontiers.


Le besoin de plaire à tous

Le propos d’Anna n’est en effet qu’au service de l’image qu’elle veut renvoyer. Ainsi, sa façon d’être fluctue selon ses interlocuteurs. Et selon la façon dont elle s’habille. « Si je porte une tenue très sexy, je vais tenir un discours très intello. Mais si j’ai des vêtements plus chics, je vais dire des gros mots », explique-t-elle. Un besoin de plaire à tous qui fait d’elle un caméléon de compétition, pétri par le doute. « Aujourd’hui, notre identité est moins ressentie intérieurement, car nous sommes trop envahis de références extérieures, analyse Brigitte Remy. Le narcissisme, c’est se demander sans cesse “comment je dois être ?” ». Or le bien-être réside, non pas dans ce moi idéal inatteignable, mais dans le ressenti intérieur et dans la question « comment j’ai envie d’être ? ». A trop vouloir combler autrui, on s’oublie. Et là réside le paradoxe d’avoir tenté de se définir à tout prix.

13 septembre 2009

1 Response for “Tendance Sociologie : Le diktat du paraître!”

  1. CHANTAL dit :

    L’apparence est AUSSI une culture.
    Prendre soin de soi n’est pas un handicap,
    Laissez les femme être BELLE, je vous en prie.

    Ne culpabilisez pas les femmes qui ont envie d’être belle, s’occuper de son être extérieur est important AUSSI.

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