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« 9 défis à relever

Mis en ligne par le 26 octobre, 2009 dans la rubrique Décryptage. Vous pouvez suivre les reponses par RSS 2.0. Vous pouvez laisser une reponse.

neuf défis à relever

NEUF DEFIS A RELEVER

Tous les versets de la Bible n’ont pas le même impact sur la vie juive. Neuf versets bibliques, à travers les siècles, ont fortement influencé la manière dont le judaïsme s’est représenté le comportement du mensch, l’homme de bien. Analyse de ces versets.

Publié dans le N°52 (oct. 2009) par Abraham IVRI

1. Ne sois pas indifférent au sang versé de ton prochain. Lévitique 19:16

D’où savons-nous que si une personne en poursuit une autre pour la tuer, le poursuivi doit être sauvé, même au prix de la vie du poursuivant ? Du verset : « Ne sois pas indifférent au sang versé de ton prochain » (Talmud de Babylone, Sanhedrin 73a). Donc, s’il est dans le pouvoir du témoin de tuer le poursuivant, il doit le faire, mais seulement s’il n’y a pas d’autre solution pour l’arrêter.

D’où savons-nous qu’il faut porter secours à celui qui se noie, ou qui est déchiré par des bêtes sauvages ? « Ne sois pas indifférent au sang versé de ton prochain » (Talmud de Babylone, Sanhedrin 73a). Cette citation talmudique n’est pas sans rappeler l’assassinat de Kitty Genoves, une jeune femme de 29 ans battue à mort pendant trente-cinq minutes dans une rue de New York en mars 1964. Trente-huit témoins ont vu le crime depuis leur fenêtre ; pas un n’a appelé la police. L’indifférence des voisins ne fut pas entamée par les cris désespérés de la malheureuse. Parmi les excuses présentées plus tard par les témoins, on entendit : « Je ne voulais pas être impliqué ! J’étais fatigué, je suis retourné au lit ! Franchement, j’avais peur ! ».

Bien que la Loi juive n’exige pas qu’on intervienne au point de mettre sa propre vie en jeu, on doit au moins appeler la police, ou tous ceux qui peuvent venir en aide ; on doit même, si cela est nécessaire, payer celui qui est en mesure de sauver la vie de la personne en danger. Mais, si le risque encouru est minime, vous êtes obligé d’intervenir. Ainsi, si quelqu’un se noie et que vous ne savez pas nager, vous ne devez pas sauter à l’eau. Cependant, si vous êtes un bon nageur et que le risque semble mineur, vous êtes dans l’obligation de vous porter au secours de la victime.

Et bien que cet impératif soit à la base même de la Loi biblique, il n’a pas été retenu par la législation américaine. Professeur de droit à Harvard, Mary Ann Glendon note ainsi : « Des générations d’étudiants en droit de première année ont été initiées à leur discipline en réfléchissant à l’hypothèse suivante, ou à une de ses variantes : un nageur olympique se promène au bord d’une piscine et voit un bambin se débattre dans le petit bain. Il lui serait très aisé de le sauver sans prendre aucun risque ; mais il approche une chaise, s’assoit, et regarde l’enfant se noyer. » Le professeur écrit que l’objet de l’exercice est de montrer aux futurs juristes que l’athlète n’a violé aucune loi, car « il n’y a rien dans notre système légal qui oblige quiconque à se porter au secours d’une personne en danger ».

Ce cas ne doit pas être considéré comme une simple hypothèse d’école. Le professeur Glendon fait remarquer que « l’on trouve dans la jurisprudence américaine un grand nombre de cas où des passants n’ont pas été inquiétés pour n’avoir pas jeté une corde à des gens qui perdaient tout leur sang après un accident ». La Loi juive considérerait ces passants comme de grands pêcheurs.

Au niveau des Etats, la plus flagrante violation de ce principe fut commise par les Alliés pendant la Shoah. En 1944, des groupes juifs pressaient les Américains et les Britanniques de bombarder les rails de chemin de fer qui conduisaient à Auschwitz. Puisque les Alliés avaient, à cette époque, une maîtrise aérienne totale, le risque de voir un avion abattu était minime. En fait, en 1944, ils bombardèrent plusieurs fois sept usines d’essence synthétique situées dans un rayon de soixante kilomètres autour des camps de la mort ; et pour cela, ils survolaient les voies de chemin de fer qui y conduisaient. Et pourtant, les Alliés refusèrent toujours de détruire les rails. Lorsque, enfin, ils attaquèrent Auschwitz par deux fois, ils se contentèrent de bombarder les usines de caoutchouc où travaillaient des Juifs et d’autres détenus.

Afin d’encourager les gens à porter secours à ceux qui sont en danger, le Talmud décrète : « Si quelqu’un, en courant après le poursuivant pour sauver celui qu’il poursuit, occasionne des dégâts, il ne peut pas être tenu pour responsable. Ceci n’est pas en stricte conformité avec la Loi. Mais si vous ne légiférez pas dans ce sens, aucun homme ne sauvera son prochain d’un poursuivant » (Talmud de Babylone, Sanhedrin 74a).

Cette règle fut édictée uniquement pour pousser les passants à intervenir en faveur d’une personne menacée. Et son caractère d’innovation est encore souligné par le principe selon lequel « [l’homme poursuivi] qui casse des objets appartenant à autrui est [lui] tenu pour responsable de ses actes » (Moïse Maïmonide, Mishneh Torah). Contrairement au poursuivi, qui, de toute façon, fait tout pour sauver sa vie, le passant doit être assuré qu’il ne sera pas attaqué pour des dégâts commis alors qu’il tentait de sauver son prochain.

« Celui qui entend des gens comploter pour nuire à une autre personne est obligé d’informer la victime désignée. S’il est capable d’apaiser le comploteur et de le convaincre de ne pas donner suite à son projet, mais ne le fait pas, il a violé la Loi » (Shoulhan Aroukh, Hoshen Mishpat 426:1).

Le livre d’Esther rapporte que lorsque Mardochée entendit deux hommes comploter pour tuer le roi Assuérus, il en informa sa cousine la reine Esther. La vie du roi fut sauvée. Ce qui décida plus tard Assuérus de ne pas autoriser le génocide préparé par Aman contre les Juifs.

2.Fais ce qui est juste et agréable aux yeux du Seigneur. Deutéronome 6:18

Celui qui acquiert une propriété située entre deux champs appartenant à deux frères ou deux associés est un impudent, mais on ne peut pas l’en chasser. Les juges rabbiniques de Nehardéa,un important centre de la vie religieuse juive babylonienne, ont décrété : « Il doit partir de cette terre, il doit la vendre, parce qu’il est écrit “Fais ce qui est juste et agréable aux yeux du Seigneur” (Talmud de Babylone, Bava Metsia 108a).

Selon la Loi juive, la justice exige que ceux qui possèdent des propriétés adjacentes à des terrains disponibles soient les premiers à qui soit offerte l’opportunité de les acquérir. Dans le cas présent, l’acheteur a pris possession du terrain avant que sa disponibilité soit publique. En raison du principe énoncé dans le verset biblique, les rabbins de Neherdéa obligent l’acquéreur à revendre le terrain.

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3.Puisses-tu donc suivre le chemin des hommes de bien, et t’attacher aux voies des justes. Proverbes 2:20

« Deux employés avaient détruit par négligence une barrique appartenant à Rabah, fils de Bar Hanana, qui confisqua alors leurs vêtements en remboursement du dommage causé. Ils se plaignirent à Rav, qui demanda à Rabah de leur restituer leurs vêtements.

- Est-ce que la Loi l’exige ? demanda Rabah.

- Oui, “tu suivras le chemin des hommes de bien” (Proverbes 2:20).

Rabah rendit les vêtements. Mais les employés dirent à Rav : « Nous sommes de pauvres gens, nous avons travaillé dur toute la journée. Nous avons faim et nous n’avons rien à manger.

- Donne-leur leur salaire, ordonna Rav à Rabah.

- Est-ce prévu par la Loi ?

- Oui, “tu t’attacheras aux voies des justes ”, répondit-il » (Ibid).

Selon la Loi juive, les employés négligents étaient responsables du dommage causé et Rabah était dans son droit en confisquant leurs vêtements et en ne les payant pas. Pour Rav cependant, une application littérale de la Loi – alors qu’il y avait eu simple négligence, et non préméditation – aurait constitué une injustice. Rabah était responsable à un degré plus élevé, connu sous le nom de li-fnim mi-shourat ha-din (« au-delà de la lettre de la Loi »).

Cette anecdote talmudique est fréquemment citée pour encourager toute personne fortunée à ne pas insister sur la stricte application de la Loi contre un accusé aux moyens limités. Une personne s’est souvenu de cette règle le jour où un laveur de carreaux indélicat cassa un vase de prix. Sa première réaction fut de lui faire payer le vase, ou, au moins, de ne pas lui régler son salaire. Lorsqu’il se souvint de l’anecdote talmudique, il paya l’homme et accepta ses excuses pour le vase brisé.

4. [Les voies de la Torah] sont des voies pleines de délices, et tous ses sentiers sont pacifiques. Proverbes 3:17

Ce verset des proverbes doit guider notre conduite dans les cas où la stricte application de la Torah amènerait à l’injustice. Sous l’influence de ce texte, les rabbins du Talmud ont créé la doctrine des darkei shalom (« les voies de la paix »), qui va jusqu’à atténuer la portée de certaines lois pour privilégier la paix dans les relations humaines.

Ainsi, selon la Loi biblique, la propriété d’un bien n’est pas garantie tant que l’on n’en a pas pris possession. Dans des circonstances normales, cela ne crée pas de problèmes d’équité. Mais qu’en est-il dans le cas, demande Talmud,

où un pauvre homme grimpe sur un olivier du domaine public et commence à secouer l’arbre pour en faire tomber les fruits ? Puisque l’homme n’acquiert pas la propriété des olives tant qu’il ne les a pas ramassées, la Loi autoriserait tout en passant à les prendre et à les garder.

Les rabbins décidèrent toutefois, pour « trouver les chemins de la paix », que les olives appartiendraient à celui qui les avait fait tomber. Si quelqu’un d’autre les ramassait, il serait tenu pour un voleur. Une application contemporaine de ce principe interdirait d’intervenir dans une négociation qu’on n’a pas conduite et d’en tirer profit en « volant l’affaire » in extremis au négociateur.

Le Talmud (Gittin 61a) cite également un exemple universel de la doctrine des darkei shalom : « Nous portons secours aux pauvres non juifs aussi bien qu’à ceux d’Israël ; nous visitons les malades non juifs en même temps que les

malades d’Israël ; nous enterrons les morts non juifs aussi bien que les morts d’Israël ; nous le faisons dans l’intérêt

de la paix ».

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5. Soyez saints ! Car Je suis saint, Moi, l’Eternel votre Dieu ! Lévitique 19:2

« Sanctifiez-vous à travers ce qui vous est permis » (Talmud de Babylone, Yevamot 20a). S’abstenir simplement de faire ce qui est interdit ne conduira personne à la sainteté. Par exemple, une personne peut ne manger que la nourriture autorisée par la Loi juive et manger pourtant « comme un porc » ! De même, sa manière de boire, de conduire ses affaires ou sa vie sexuelle peut très bien ne pas contrevenir à la Loi et être très loin de la sainteté. C’est la raison pour laquelle les rabbins ajoutèrent cette admonition au texte biblique. De cette façon, quelle que soit l’activité dans laquelle on est engagé, on doit se demander si on respecte bien le commandement : « Tu seras saint ! ».

6. C’est la justice, la justice seule, que tu dois rechercher… Deutéronome 16:20

« On demanda au [maître hassidique le Rebbe Yaakov Yitshak, connu comme le] “Saint Yehudi” :

- Pourquoi est-il écrit : “justice, justice” ? Pourquoi le mot “justice” est-il répété ?

Il répondit :

- Vous devez faire succéder la justice à la justice, et non pas à l’injustice. Cela signifie que l’usage de l’injustice pour rendre la justice rend injuste cette justice-là ! » (Yaakov Yitshak de Pzhysha [1766-1844], cité par Martin Buber dans Hasidic Sayings, éd. Ten Rungs).

Le Talmud montre la voie à suivre lorsque deux droits se confrontent. Dans ce cas, la justice tient le compromis. Si deux bateaux se rejoignent sur une rivière et qu’ils tentent de passer ensemble, les deux risquent de couler ; si l’un cède le passage, les deux passeront sans dommage. De la même façon, le Talmud interprète ce texte comme faisant obligation à celui qui souffrira le moins de céder à son adversaire. Voilà un bon conseil à suivre à l’occasion de disputes familiales !

« Deux chameaux se rencontrent dans l’étroit sentier qui monte vers Beit-Horon. S’ils tentent de passer ensemble, les deux s’écraseront dans la vallée. S’ils entreprennent l’ascension l’un après l’autre, les deux monteront sans encombre. Comment doivent-ils faire ? Si l’un porte une charge, et l’autre non, le deuxième doit laisser passer le premier » (Talmud de Babylone, Sanhedrin 32b).

Cette discussion talmudique quelque peu obscure fit l’objet d’un large débat en Israël, pendant l’automne 1952. Le pays fut alors déchiré par une controverse sur l’obligation pour les femmes religieuses d’effectuer leur service militaire. Une obligation à laquelle les partis religieux s’opposaient vigoureusement. Le Premier ministre Ben Gourion se rendit à Bnai Brak pour rencontrer le Hazon Ish – Rabbi Avraham Yeshayahu Karelitz (1878-1953) –, le chef des Juifs ultra-orthodoxes. Il demanda au grand sage comment religieux et laïques pouvaient vivre en bonne harmonie. La réponse du Hazon Ish s’appuya sur la discussion talmudique déjà évoquée : « Le Talmud dit : “Deux bateaux descendent une rivière : l’un est chargé, l’autre pas, et ils se rencontrent. Si l’un tente de dépasser l’autre, les deux couleront. Le bateau non chargé doit s’écarter et laisser passer le bateau chargé.” Le bateau des Juifs religieux est chargé de milliers d’années de sanctification du Saint Nom et de dévotion à la Torah. Il rencontre dans les sentiers étroits de notre ère le bateau vide des laïques. Il ne peut y avoir ni compromis ni harmonie. La collision est inévitable. En ce cas, quel bateau doit s’effacer devant l’autre ? Est-ce que cela ne devrait pas être le bateau vide devant le bateau chargé ? »

Inutile de le lire, le Premier ministre nia avec force que la société israélienne non-orthodoxe fût un « bateau vide ». Mais soucieux d’éviter une guerre civile, il exempta les femmes religieuses du service militaire.

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7. Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, tu ne désireras ni sa maison, ni son champ, ni son serviteur ou sa servante, ni son bœuf ou son âne : rien de ce qui est à ton prochain.

Deutéronome 5:18, dixième des Dix Commandements

Il n’est pas mauvais de désirer plus que ce que l’on a aujourd’hui ; mais il n’est pas bon de le désirer aux dépens de son prochain. Bien que la Torah n’aspire pratiquement jamais à régenter les pensées mais seulement les actes, elle fait une exception dans ce cas, parce que l’envie est un désir si fort qu’il conduit immanquablement à des actes immoraux. La Bible raconte l’histoire de deux rois, deux hommes qui possédaient probablement plus qu’ils ne pouvaient désirer et qui se sont rendus coupables d’envie.

David désirait si fort Bethsabée, l’épouse d’Urie, qu’il viola deux autres commandements : il commit l’adultère, et lorsque sa maîtresse fut enceinte, fit tuer le pauvre mari afin d’éviter le scandale. Plus d’un siècle plus tard, le roi Achab convoita la vigne du dénommé Navot, qui refusait obstinément de la lui céder. Son épouse, Jézabel, forgea un faux témoignage, Navot fut accusé de trahison et exécuté. Achab prit possession de la vigne tant désirée. Ce qui avait commencé par l’envie se termina par un faux témoignage, par un meurtre et par un vol ; quatre des Dix Commandements furent ainsi violés.

Impossible de dire que l’on est un mensch si on n’apprend pas à contrôler en soi les pulsions nées de l’envie. On doit toujours réaliser que ce qui appartient à autrui n’est pas à notre portée.

8. Quand tu bâtiras une maison neuve, tu feras au toit un parapet ; ainsi ta maison n’encourra pas la vengeance du sang au cas où quelqu’un viendrait à tomber. Deutéronome 5:18, dixième des Dix Commandements

Selon la Loi juive, si votre maison a un toit plat, vous devez y installer un parapet assez solide pour qu’on puisse se pencher sans risquer de tomber dans le vide. De même, si vous creusez un puits, vous devez ou bien faire construire une barrière de protection, ou bien couvrir l’orifice.

Les rabbins interprètent cette règle comme une obligation d’enlever de notre propriété tout ce qui pourrait constituer un danger mortel pour autrui. D’où avons-nous appris qu’on ne doit pas élever un chien méchant ou conserver une échelle branlante dans sa maison ? Du verset : « Ta maison n’encourra pas la vengeance du sang » (Talmud de Babylone, Ketoubot 41b).

Comme le dit clairement cette loi, on attend des êtres humains qu’ils prévoient les dommages qui pourraient être causés par leurs actes, ou même par leur passivité.

« Si quelqu’un place une jarre sur la voie publique, qu’un passant vienne à la briser en marchant, ce dernier n’est pas responsable de la casse ; parce qu’on n’exige pas du passant une attention soutenue quand il marche. Mais, en vérité, si cette personne trébuche et se blesse, le propriétaire de la jarre est responsable de la blessure » (Moïse Maïmonide, Mishneh Torah, Lois sur les dommages, 13:5).

9. Suis-je le gardien de mon frère ? Genèse 4:9

C’est enfin la question posée à Dieu par Caïn après le meurtre de son frère Abel et il n’est pas exagéré d’affirmer que toute la Bible constitue une vigoureuse réponse affirmative à cette question.

*Citation ici de l’ouvrage d’où est tiré ce texte.


neuf défis à relever« AIME TON PROCHAIN COMME TOI-MEME»

Le rabbin britannique Aryeh Carmell a écrit un magnifique récit, The Midnight Rescue (Le Sauvetage de minuit), montrant comment observer le commandement « Ne sois pas indifférent au sang versé de ton prochain », qui conduit à en observer un autre : « Aime ton prochain comme toi-même ».

« Il était plus de minuit. Je marchais dans la ville déserte, vers mon hôtel situé de l’autre côté de la rivière. La nuit était sombre et brumeuse, et je n’avais trouvé aucun taxi. Comme j’approchais du pont, je vis une pâle silhouette se pencher par-dessus le parapet. Puis j’entendis un plouf, et la silhouette disparut. Mon Dieu, me dis-je, il l’a fait, c’est un suicide !

« Je descendis en courant vers le quai et plongeai dans le fleuve. J’eus la chance de l’attraper quand le courant le poussa vers moi. Je le tirai sur le quai. C’était un jeune homme, il respirait encore. Un couple me regardait et je criai à ces gens d’aller chercher une ambulance. Ils réussirent à arrêter un taxi, m’aidèrent à traîner le garçon et à le porter dans la voiture… Je demandai au chauffeur de nous conduire à l’hôpital le plus proche. J’attendis que le jeune homme soit admis. Puis je rentrai enfin à mon hôtel…

« J’avais abîmé un bon costume et je savais que j’aurais un terrible rhume dès le lendemain. Je le sentais venir. Mais, bon, j’avais sauvé une vie ! Je pris un bain bien chaud et je me mis au lit. Mais je ne pus trouver le sommeil. Un si jeune homme ! Pourquoi voulait-il faire une chose pareille ? Le lendemain matin, j’achetai de beaux raisins et partis à l’hôpital. J’étais déterminé à trouver ce qu’il y avait derrière toute cette histoire… Pourquoi étais-je si intéressé par ce garçon ? Dans cette grande ville, il y avait au moins une demi-douzaine de tentatives de suicide chaque nuit. Mais le drame de ceux-là ne me concernait pas. Et je compris. D’abord on donne, ensuite on se soucie. J’avais donné, pas mal. J’avais risqué ma vie et attrapé un bon rhume en prime. J’avais investi quelque chose de moi-même dans ce garçon. Et maintenant, je l’aimais comme mon fils. C’est comme ça. D’abord on donne, ensuite on en vient à aimer. »

Masterplan, Judaism : Its Program, Meanings, Goals, par Aryeh Carmell.

26 octobre 2009

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