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Psychologie : Edwige Antier

Mis en ligne par le 26 octobre, 2009 dans la rubrique Psychologie, Tendance. Vous pouvez suivre les reponses par RSS 2.0. Vous pouvez laisser une reponse.

Edwige Antier« Les femmes sont encore loin de vivre dignement »

Edwige Antier est pédiatre et siège à l’Assemblée nationale en tant que députée de Paris. Elle signe aujourd’hui un livre* d’une virulence extrême qui dénonce les violences au quotidien, verbales et/ou physiques, auxquelles les femmes doivent faire face dans leur couple et dont, malheureusement, les enfants subissent les conséquences.

Publié dans le N°52 (oct. 2009) – Propos recueillis par Valérie REBBOUH

Tribune Juive : Pourquoi écrire ce livre aujourd’hui ?

Edwige Antier : Parce que je suis bien placée, après trente-huit ans d’expérience pédiatrique, pour parler du courage de toutes les femmes que je vois défiler dans mon cabinet, sous le prétexte des enfants. Par ailleurs, ma vie personnelle a été une vie de courage. Ces deux raisons m’ont donné envie de témoigner. On trouve aujourd’hui que les femmes sont bien loties dans la société, qu’elles ont conquis des droits et que leur vie est plus facile. Qu’elles ont acquis le droit à la dignité. En fait, dans le cabinet d’un pédiatre, on se rend compte combien l’enjeu est encore difficile. Les femmes sont loin de vivre dignement. Je voudrais exhorter les hommes à les protéger. S’ils souhaitent que leurs enfants se développent bien ; ils doivent donc comprendre qu’on ne peut pas bien élever un enfant sans respecter sa mère.

TJ : Vous parlez de droit à la dignité, malheureusement, dans votre ouvrage, on ne voit aucune dignité…

EA : On croit qu’à partir du moment où les filles vont à l’école comme les garçons, exercent plus ou moins le même métier, elles ont conquis leur dignité…

TJ : S’agirait-il en fait d’une dignité extérieure ?

EA : Tout à fait. Parce que la société ne l’a pas vraiment accepté et que les hommes n’y ont pas été préparés. Leur vie est une sorte de compromis permanent qu’elles paient cher. Les femmes qui viennent en consultation n’ont jamais eu de talons aussi hauts et de sacs aussi grands. Les talons pour être belle, avoir de longues jambes, être mince, afin que le mari ne regarde pas leurs collègues de bureau. Et comme elles essaient de répondre à tout, dans le sac, elles ont l’agenda, les couches, le biberon… Elles ont tout sur le dos, au sens propre et figuré.

TJ : En vous lisant, on ressent un mélange de violence et de désespoir, comme si l’aboutissement normal d’un couple – la naissance d’un enfant – était une belle idée non réalisable. L’un des pères veut que sa compagne avorte pour retrouver un corps de nymphe ; pour l’autre, c’est « courage fuyons ! » ; quant au troisième, il découvre sa fibre paternelle au moment de la séparation. Il y a de quoi être perplexe, non?

EA : Ce matin encore, je recevais à mon cabinet une femme touchante de dignité et de courage. Son mari la quitte pour sa maîtresse et il se découvre tout d’un coup l’âme d’un bon père, présent à l’école, à la maison. Jusqu’à présent, il était invisible ; toujours en voyage, il ne s’était jamais occupé de son enfant et là, volte-face : il veut tout simplement préparer un dossier pour obtenir la garde de son enfant. L’homme, aujourd’hui, est inquiet de la nouvelle liberté de la femme. Celle-ci a désormais la capacité de s’assumer matériellement et la perte de domination angoisse les hommes qui tentent de reprendre le contrôle par l’enfant. C’est un constat douloureux mais quotidien, toutes catégories socioprofessionnelles confondues. On ne peut pourtant pas dire « je veux être un bon père » sans être un bon mari.

TJ : Toutes proportions gardées, ne pensez-vous pas qu’il y a quarante ans, la condition féminine avait le mérite d’être plus claire, les femmes sachant à quoi s’attendre ?

EA : Bien sûr, elles avaient une stratégie. Quand une femme arrive dans mon cabinet en me disant « qu’est-ce qu’on va dire aux enfants ?», je lui demande d’abord si elle a déjà prévenu son conjoint qu’elle sait qu’il a une liaison.

TJ : Doit-on vivre dans la duplicité ?

EA : Ce n’est pas un conseil, mais une évidence. C’est ce à quoi se résignent beaucoup de femmes. Le silence pour ne pas être déchirées au niveau de leurs enfants. C’est un silence glauque qui s’installe dans le couple et parfois, avec le temps, la sagesse prend le pas et c’est une bataille gagnée. Souvent, ce temps va servir à rassembler des forces pour l’avenir ; c’est pourquoi je déconseille de partir en guerre. Ce laps de temps durant lequel elle va se taire va lui permettre de consolider sa vie professionnelle, de retrouver des ami(e)s, de se refaire un cercle social, et, si au bout de tout ce temps, l’homme a renoncé et est revenu vers elle, ils reconstruiront leur couple. S’il persiste, elle sera mieux préparée à le quitter. Finalement, les femmes sont trop pures et transparentes : « S’il me trompe, je lui dis… ». Eh bien non, ce comportement coûte trop cher !

TJ : Vous parlez dans votre livre du dégoût de la parturiente chez l’homme. Comment l’expliquez-vous ?

EA : Certains hommes sont restés immatures, dans une relation infantile. Après l’accouchement, ils ont le sentiment de faire l’amour à la mère, et peut-être à leur mère. Il y a un côté incestueux. Ils ne peuvent plus toucher la Mère. Ils ne sont pas arrivés au stade d’adulte.

TJ : Mais donner la vie n’est-ce pas, a contraire, porteur de beaucoup d’espoir et de possibles ?

EA : Bien sûr ; mais il y a des valeurs qui se sont dissoutes. Il est impératif de retrouver des valeurs telles que savoir aimer la vie avec son évolution, y compris la transformation du corps de sa femme. Mais il faut y préparer les garçons. C’est une préparation qui devrait être faite au collège et au lycée.

TJ : Chez les Juifs, avant le mariage, on demande à chacun des futurs mariés de suivre des cours de préparation au mariage. Le saviez-vous ?

EA : Ce que j’ai remarqué lors de vos bat et bar-mitzvahs, c’est la façon dont le judaïsme prépare l’adolescent(e) à entrer dans la vie adulte. En délaissant les traditions, on n’inscrit pas le jeune garçon dans le temps, on l’inscrit juste dans le plaisir immédiat, la consommation frénétique d’un corps de femme qui devrait toujours rester impeccable. C’est pour ça que je ne peux que vous encourager à cultiver ces valeurs.

TJ : Vous évoquez aussi des « ratés » du côté de la justice. à ne pas vouloir trop déposséder le père, on en vient à commettre de graves erreurs de jugement quant aux motivations des mères ou des enfants qui souhaiteraient un partage différent entre les parents. Que faut-il en penser ?

EA : Quand des femmes me disent qu’elles ont décidé de se séparer, je leur précise qu’elles sont donc consentantes pour une garde partagée. Et c’est le grand silence quand je leur explique que ce sera le juge qui décidera et non elles. Aucune femme n’imagine son enfant partagé entre deux maisons. Le père peut aussi avoir peur d’être remplacé dans son rôle auprès de l’enfant. Je pense qu’on devrait tout essayer avant de se séparer, voir un médiateur, un conseiller conjugal, un psychologue, des personnes qui aident à mieux se comprendre. Quelqu’un de responsable ne devrait pas quitter son conjoint comme ça, juste parce qu’il ne l’aime plus. Parce que l’enfant se retrouve coupé en deux.

TJ : L’enfant ne peut-il pas craindre que, lui aussi, on risque de ne plus l’aimer ?

EA : Exactement. Et il a l’impression qu’il ne mérite pas qu’on fasse des efforts pour rester unis. Dans son esprit, il ne vaut rien ou pas grand chose. Et à l’adolescence, que va valoir la parole du parent quand celui-ci lui dira de ne pas fréquenter untel. Il rétorquera que lui-même n’a pas su choisir ; sans compter qu’il a fait pleurer sa mère. Pour un enfant, sa mère c’est tout.

TJ : Lorsque j’étais enfant, sur une classe de vingt-huit élèves, trois seulement avaient des parents divorcés. Aujourd’hui, c’est presque l’inverse. Ceci dit, il y a tout de même des divorces nécessaires…

EA : Effectivement, il y a des moments où il est nécessaire de se séparer et c’est mieux pour l’enfant. Il y a selon moi quatre causes valables de séparation : quand l’homme vous frappe, se drogue, boit et vous ruine. Le reste, ce sont des épreuves qu’il faut essayer de surmonter à deux. Même si avoir une liaison n’est bénin ni pour l’homme, ni pour la femme, il faut tenter de trouver le chemin ensemble. Aujourd’hui, on divorce sur un coup de tête… J’en reviens toujours à la phrase de Françoise Dolto qui répondait à sa nièce qui voulait épouser un garçon qui ne plaisait pas à ses parents : « Tu sais, le mariage c’est important pour la filiation. Si tu penses que cet homme sera conforme aux valeurs de ta famille pour être le père de tes enfants et bien s’inscrire dans ta lignée, alors épouse-le. En revanche, si c’est juste pour du sensuel ou du sexuel, il y a autre chose que le mariage pour ça. » Mariage ou union procréatrice, c’est une grande responsabilité. Il faut les mêmes valeurs, la même culture, pouvoir parler de façon complice.

TJ : Alors les gens se marient sur un coup de tête et se séparent de même ?

EA : Exactement ! De nos jours, on veut faire des mariages d’amour sans cultiver l’amour sur la longueur. « Je ne l’aime plus », qu’est-ce que cela veut dire ? Il faut surtout essayer de se rendre heureux, après on s’aime. Il y a des périodes de la vie où on s’insupporte, d’autres où on va s’apprécier. Il faut apprendre à apprécier l’être humain avec lequel on a fait un enfant. Non pas que je sois dans la morale, mais je suis dans la protection de l’enfant et de sa mère.

TJ : Quel autre message voulez-vous transmettre ?

EA : J’espère, avec ce cri que je lance, souligner combien les femmes sont un des piliers de la société. Si on ne les respecte pas, notre société va se trouver très mal. Qui s’occupe des enfants handicapés ? Les femmes. Même si les hommes restent et ne craquent pas, ce ne sont pas eux qui assurent le quotidien. Qui s’occupe des parents âgés ? Là encore, surtout les femmes. On doit absolument protéger les femmes et ce n’est pas le cas. Une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son compagnon. Sans parler des viols quotidiens, dans une société où la pornographie inonde la télévision et internet. Les garçons, parfois à 12 ans, voient des actes sexuels où les femmes simulent le plaisir au cours de pratiques innommables alors qu’ils ne savent pas encore ce que sont les premiers émois amoureux. Ils arrivent à l’adolescence avec des «connaissances » erronées et ne comprennent pas que cela ne plaise pas aux filles. D’ailleurs, les filles ne comprennent pas non plus ce qui leur arrive.

TJ : Dans la religion juive, les lois de niddah interdisent les relations intimes durant les menstruations et pendant les sept jours qui suivent. On ne peut même pas se toucher la main. On doit user d’autres moyens de communication…

EA : Tout le sens de ces interdits correspond au respect de la femme. Nous ne sommes pas des animaux ; l’homme doué de langage doit apprendre à sublimer ses pulsions, à analyser ses émotions et à mettre en mots son amour. Ce sont de très bons principes!

TJ : Croyez-vous que les hommes liront votre livre ou devrons-nous le laisser traîner négligemment sur leur table de nuit ?

EA : D’abord, avec ce livre, je veux donner du courage aux femmes ; elles doivent savoir qu’elles ne sont pas seules. Elles doivent apprendre et aller vers le savoir. Comme le disait mon père, « leur héritage, c’est leurs études ». Elles doivent aussi apprendre à dire non. J’ai moi-même divorcé, et j’aurais aimé être accompagnée. Quant aux hommes, je pense qu’il faudra effectivement laisser le livre sur leur table de nuit !


Edwige Antier*Le Courage des femmes
, collection «Réponses» chez Robert Laffont, 18 euros.

26 octobre 2009

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