Joseph Stiglitz, Son combat contre l’avidité des financiers
Alors que la reprise pointe timidement le bout de son nez, il est un homme qui, du haut de son prix Nobel, a décidé de consacrer sa vie à dénoncer les travers du capitalisme. Petit coup de projecteur sur le parcours atypique de l’iconoclaste, de l’irrévérencieux et néanmoins génial Joseph Eugene Stiglitz.
Publié dans le N°52 (oct. 2009) par Karine HUBERT

Reçu à l’Elysée le 14 septembre 2009 (photo page ci-contre), puis à la Sorbonne, le Prix Nobel a présenté ses travaux sur les nouveaux indicateurs de croissance économique.
Janvier 2000, coup de tonnerre à la Banque mondiale. Joseph Stiglitz, vice-président en charge du développement et économiste en chef de la prestigieuse institution, présente sa démission. Son franc-parler et ses critiques acerbes des stratégies mises en place par le FMI et la Banque mondiale elle-même auront en fin de compte eu raison de lui. Après des mois de tractations, Lawrence Summers, secrétaire au Trésor américain, a finalement eu la tête de son plus tenace adversaire, coupable à ses yeux de ne pas s’être tenu au simple rôle de porte-parole aseptisé qui devait lui incomber.
Passion familiale
Sous des dehors rassurants de père Noël affable, une barbe poivre et sel bien fournie, de grosses lunettes rondes et un embonpoint « patriarcal » se cache en effet un militant farouche d’une économie plus humaine, profondément allergique à la bureaucratie et prompt à relever les incohérences et les ratés des politiques de développement prônées par les institutions financières internationales dans les pays pauvres.
Il faut dire que, chez les Stiglitz, personne n’a jamais eu la langue dans sa poche. Les débats et les échanges d’idées ont toujours fait partie de la culture familiale. Nathaniel et Charlotte Stiglitz, ses parents, étaient de fervents démocrates. Joseph décrit lui-même la famille de sa mère comme des démocrates « New Deal » qui vouaient presque un culte à Franklin Roosevelt, tandis que son père était plus d’aspiration jeffersonienne.
La passion pour l’économie du futur prix Nobel doit aussi beaucoup à l’environnement dans lequel il a grandi. En naissant dans une famille juive, à Gary en 1943, il ne pouvait en effet qu’être rapidement confronté aux dures réalités de la vie. Cette petite ville sidérurgique de l’Indiana stigmatisait à elle seule la plupart des problèmes de l’Amérique des années 1950 : le racisme, la ségrégation, le chômage. Par un heureux hasard, cette bourgade de la banlieue du grand Chicago vit aussi la naissance d’un autre prix Nobel d’économie, Paul Samuelson, qui plus tard honorera Stiglitz en le qualifiant de « meilleur économiste de Gary, Indiana ».
Après une scolarité brillante, marquée par d’excellentes prédispositions pour l’art du débat, Stiglitz débute son parcours universitaire au Amherst College, un modeste établissement de Nouvelle-Angleterre. Loin des très académiques cours magistraux dispensés habituellement dans les grandes universités, la plupart des professeurs y perpétuent la tradition maïeutique, procédant par interrogations successives et privilégiant ainsi les interactions avec leurs étudiants.
Du MIT Ã Washington

Joseph Stiglitz
De ces trois ans passés au Amherst College, Stiglitz conservera ce goût prononcé pour poser les bonnes questions, même si elles dérangent parfois. Malgré un premier choix pour la physique, il décide finalement de s’orienter vers l’économie. Grâce à l’aide et l’influence de ses professeurs, il obtient in extremis une maigre bourse d’études pour le célèbre MIT (Massachussetts Institute of Technology). En dehors des frais de scolarité et de la location de son appartement, il ne dispose pour vivre que d’un dollar par jour ! Qu’à cela ne tienne, sous la direction de brillants professeurs, Stiglitz explore des voies jusqu’alors ignorées de l’économie et formule des modèles novateurs tant dans les domaines macro que micro économique. Le MIT est à l’époque le temple de l’innovation en matière de théorie économique. Son corps enseignant dispose d’ailleurs d’une véritable dream team comptant pas moins de quatre futurs prix Nobel d’économie : Franco Modigliani, Robert Solow, Kenneth Arrow et bien sûr Paul Samuelson. Stiglitz y passe deux ans et entame ensuite une carrière de bourlingueur durant plus de deux décennies. Il occupera tour à tour les chaires d’économie à Yale, Stanford, Oxford et Princeton, faisant des détours par le Japon, Cambridge ou encore le Kenya.
Universitaire reconnu (il est devenu professeur émérite à 27 ans !), il rejoint en 1993 l’administration Clinton en tant que président du Conseil des consultants économiques. Pour la première fois, il dispose d’un laboratoire grandeur nature pour confronter ses théories à la vie réelle. Ses avis éclairés tant en matière de commerce que de politique fiscale ont sans doute contribué à faire du premier mandat de Clinton la dernière phase de prospérité de l’Amérique. C’est aussi à ce moment-là qu’il prend conscience de la menace représentée par le changement climatique et que la question de la protection de l’environnement devient pour lui prépondérante.
Les dérives d’un système
En 1997, Bill Clinton est réélu et c’est tout naturellement qu’il demande à Stiglitz de le rejoindre pour présider aux orientations économiques de son second mandat. Ce dernier a cependant reçu un appel du pied de la Banque mondiale. Les problématiques de développement du tiers-monde représentent à ses yeux un défi bien plus intéressant que le suivi de l’économie américaine, alors en excellente santé.
Il va cependant très vite déchanter et l’expérience, au début enrichissante, devient rapidement frustrante. Peu après avoir rejoint la Banque mondiale, il est choqué par la contradiction entre les politiques dites de développement qu’elle soutient dans les pays pauvres et leur manque flagrant de résultats. Pire, il se rend compte que les Etats-Unis, principal actionnaire du FMI, ou plus précisément le département du Trésor, impose aveuglément aux pays qui « bénéficient » de ses aides des mutations économiques héritées en droite ligne de la doctrine néo-libérale. Ces dernières sont non seulement inadaptées au contexte particulier de ces pays, mais, en plus, n’intègrent aucune des dernières avancées théoriques des vingt-cinq années précédentes. C’en est déjà trop pour quelqu’un qui a passé sa vie à essayer d’élaborer des modèles de développement cohérents. La réaction erratique du FMI face à la crise asiatique achève de le mettre hors de lui. Il entreprend de faire entendre raison à son interlocuteur du FMI, Stanley Fisher, puis directement au secrétaire au Trésor, Lawrence Summers. En vain. De guerre lasse, il expose ses critiques par voie de presse, une erreur qui aboutira à son « débarquement » en janvier 2000.
La consécration
C’est avec soulagement que Stiglitz revient à ses premières amours, la recherche et l’enseignement. Bien lui en prend puisqu’un an plus tard, il se voit conjointement décerner le Prix Nobel d’Économie avec Michael Spence et George Akerlof pour leurs études sur les marchés en situation d’asymétrie d’information. Tout auréolé de ce nouveau prestige, Stiglitz dispose d’une légitimité sans précédent pour critiquer les travers du capitalisme sauvage. Et il ne va pas s’en priver. Il endosse depuis les habits de porte-parole des pauvres et des laissés-pour-compte ainsi que de la cause environnementale. Pour lui, ce n’est pas une première puisqu’il avait déjà , au milieu des années 1980, soutenu la cause des Indiens Seneca, spoliés de leurs terres par un contrat de location abusif dans l’État de New York.
Son principal cheval de bataille reste cependant ce qu’il décrit lui-même comme « le fanatisme du marché » et les dérives du capitalisme. En 2006, il entrevoyait déjà la catastrophique issue du marché immobilier aux États-Unis rappelant que « les foyers sont de plus en plus endettés, leur passif augmente, mais pas leur actif. Le gouvernement des États-Unis s’endette aussi de plus en plus ; il perd beaucoup d’argent en Irak et en réduisant les taxes des riches. Cette fragilité de l’économie nord-américaine est inquiétante. Nous ne savons pas si un miracle pourrait sauver l’économie ». Et le miracle n’a pas eu lieu.
Revenant récemment sur les mécanismes sous-jacents à la grande crise financière, il dénonçait sans ambages la volonté de tromperie généralisée à tous les échelons de la Bourse. En effet, depuis les financiers qui, par un tour de passe-passe boursier, ont transformé les créances on ne peut plus douteuses des ménages américains en « titres pourris » qu’ils ont vendus un peu partout à travers le monde, jusqu’aux agences de notation qui, payées par ces mêmes financiers peu scrupuleux, ont sciemment accordé une excellente notation à ces nouveaux produits, personne n’ignorait qu’à un moment ou à un autre, l’acheteur final perdrait de l’argent. Peu leur importait cependant. Comme leur rappelle si bien Stiglitz, pour ces gens-là « il y a un pigeon qui se lève tous les matins ».

Joseph Eugene Stiglitz félicité par le président Nicolas Sarkozy après sa brillante conférence à la Sorbonne le 14 septembre 2009
De nouveaux combats
La guerre en Irak et l’administration Bush en général devinrent naturellement les cibles privilégiées de ses critiques. Stiglitz évalue le coût du conflit irakien à près de 3 000 milliards de dollars, bien loin des 60 milliards de dollars prévus initialement par les experts d’alors. Le prix Nobel dénonce les incohérences d’un régime qui aurait pu « pour le prix d’un sixième de la guerre en Irak […], mettre en place un système de sécurité sociale viable pour les soixante-quinze ans à venir ».
Dans sa volonté d’humaniser l’économie mondiale, Joseph Stiglitz a aussi fait du réchauffement planétaire l’une de ses principales préoccupations. Dans un DVD intitulé « Où va le monde monsieur Stiglitz ? » sorti en 2007, il explique durant six heures d’entretien quels sont les nouveaux enjeux économiques et comment ils affectent l’environnement, le commerce, les flux migratoires, les pays pauvres et le terrorisme.
Que fait encore Stiglitz ? Eh bien, il poursuis ses recherches et continue d’enseigner. Aujourd’hui, c’est à la Columbia Business School de New York qu’il partage son savoir et ses vues iconoclastes du capitalisme.
En février 2008, il a été mandaté par le président Sarkozy pour mener une étude avec Amartya Sen (un autre prix Nobel d’Économie!) et 22 autres experts sur le renouvellement des instruments de mesure de la croissance. Leur conclusion : le PIB seul n’est plus apte à donner une image précise de l’amélioration du niveau de vie ; l’élaboration de nouveaux indicateurs, notamment du bien-être des personnes, est impérative. 